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Du CDs à la blockchain

Depuis l’avènement d’Internet, il n’est pas inconnu du grand public que l’industrie musicale peine à se remettre de la lente agonie de la vente de CDs. L’évolution technologique bouleverse nos systèmes de consommation et le respect des droits d’auteur s’en trouve particulièrement touché dans le secteur de la musique. Alors que le mécontentement des artistes ne cessent de grandir au point de refuser la diffusion de leurs œuvres sur certaines plateformes de streaming, d’autres entreprennent de bousculer les conventions en exploitant le potentiel d’une technologie encore méconnue, la blockchain.

1ère révolution : Internet fait criser le secteur

En 2014, nous avons été témoin d’un bouleversement significatif dans l’économie musicale: le chiffre d’affaire des ventes physiques est supplanté par celui des ventes digitales. Le monde de la musique devient dès lors le premier secteur emblématique dématérialisé.

La mort du CD

Prendre le virage du digital pour subsister

Cette même année, le Ministère de la Culture et de la Communication poste en ligne un rapport décrivant l’édition phonographique comme un secteur en crise. La mutation du modèle économique prédominant jusqu’alors entraîne doucement mais sûrement une déstructuration totale du système. D’ultra dominante au début des années 2000, les maisons de disque n’ont pas su prendre le virage de la dématérialisation. De la vente de CD en magasin on est passé à des stores en ligne gérés par les fabricants de matériels informatiques -Apple, Sony, etc. Il s’imposent comme de nouveaux acteurs sur un marché pourtant secondaire dans leur identité de marque. Ils complètent leur offre matérielle par des services de diffusion de contenus qui deviennent un argument central dans l’investissement du consommateur. L’achat de musique en ligne morceaux par morceaux proposé entre autre par l’iTunes d’Apple, détrône l’achat d’un album complet sous forme de CDs.

evolution des supports musicaux de 1948 à 2012

60 années d’évolution des modes de consommation de la musique sur ecosocioconso.com

 

La loi du plus fort

70’s: le début de la fin

Les petits acteurs de cette gigantesque industrie -maisons de disques, labels- mal préparés à l’arrivée du digital se sont vu avalés par les grandes compagnies pour finalement disparaître. En effet, dès les prémices de la transition digitale dans les années 1970, les maisons de disques s’étaient rassemblées pour former des majors. En 1990, on comptait six majors en France, nous assistions alors à une centralisation toujours plus restreinte des intermédiaires entre la création des artistes et la vente au public. Ce phénomène prenait une ampleur telle qu’en 2012 en France, il n’existait plus que trois majors détenant le monopole des ventes physiques et conditionnant la présence des artistes sur les différentes plateformes de téléchargement légal. D’autant plus que ces majors étaient et sont toujours elles mêmes directement liées à des industriels -sony, vivendi, etc. Sans compter que la diffusion de contenus est aussi assurée par des médias -TV, radio, etc- gérés par ces mêmes industriels -AOL Time Warner, etc. La difficulté rencontrée par les différentes strates professionnels de ce milieu à s’adapter au numérique est aggravée par l’impossibilité de protéger les œuvres des artistes sur la toile.

 

2ème révolution: L’ère de la “subscription economy”

La démocratisation de l’évolution technologique faisant son chemin, de nouveaux acteurs économiques débarquent sur la scène de l’industrie musicale en proposant un modèle économique tout à fait innovant.

Un système adapté au comportement client

Mobilité et personnalisation du service

On ne parle plus d’une économie basée sur la consommation où le but de la transaction est de devenir propriétaire d’un seul et unique morceau, mais d’une économie basée sur le partage et la fidélisation, où le mélomane s’abonne à un flux musical et profite de la jouissance immédiate de n’importe quelle œuvre musicale. On appelle ce phénomène la “subscription economy”! Elle connaît un succès fou auprès des consommateurs car elle correspond parfaitement aux nouveaux comportements des utilisateurs survenus avec la popularisation des smartphones et des tablettes. Les services comme Spotify ou Deezer répondent parfaitement à la demande de mobilité leurs abonnés, ainsi qu’à leur besoin de personnalisation du contenu. Elles leurs procurent la satisfaction immédiate, la possibilité d’appliquer des “social filters” et de partager avec le reste de la communauté, etc. Elles deviennent des tiers de confiance ayant une connaissance particulièrement fine des flux et des usages de ses utilisateurs.

De client à participant

Les plateformes de streaming gratuit comme Youtube rencontre également un succès retentissant. En poussant le concept de partage à son paroxysme, Youtube n’instaure plus une relation de la marque au client (BtoC) mais une relation de l’utilisateur à l’utilisateur via un serveur centralisé. L’utilisation de contenus contributifs produit par les internautes marque l’entrée du web dans sa version 2.0. L’artiste partage alors lui même ses créations directement avec son public via une plateforme en ligne accessible partout, n’importe quand, et perçoit des revenus en fonction du nombre de vues sur ses œuvres. Il convient tout de même de préciser, que ces revenus dépendent également du pourcentage de ventes de publicités visibles sur la plateforme.

 

La révolte des artistes

Malgré la magnifique aisance avec laquelle le public peut dorénavant se délecter d’écouter ce que bon lui semble quand bon lui semble, il reste tout de même une catégorie d’intervenants qui ne vit pas ce nouveau modèle économique comme une avancée bienfaisante: les artistes eux-même!

Les droits d’auteur en danger

Téléchargement illégal

Il faut savoir que juridiquement, le droit d’auteur est un droit de propriété immatériel composé des droits moraux et des droits patrimoniaux. Les droits moraux sont personnels et restent attachés à l’auteur, ils ne peuvent être cédés même par contrat et concèdent à l’artiste une autorité absolue sur l’exploitation de son œuvre. Ce droit est détourné par la facilité de copie. Il est extrêmement facile d’utiliser une musique sans l’accord de son auteur. L’internationalisation de la diffusion et la multitude de production rend le contrôle très difficile. Les droits patrimoniaux quant à eux, offrent le droit à l’artiste d’exiger une rémunération en contrepartie de l’exploitation de son travail. Ce droit est non seulement mis en danger par le téléchargement illégal mais bel et bien par les plateformes de streaming et d’abonnement à des flux musicaux.

La rémunération des artistes: le fléau juridique

6 ans pour toucher son argent

Aujourd’hui si un artiste veut figurer sur l’iTune, il doit payer un abonnement annuel et ne reçoit qu’une commission de 30% sur les bénéfices de la vente de son travail. En ce qui concerne Spotify, l’artiste doit également payer un abonnement pour être référencé sur la plateforme alors qu’une écoute par un utilisateur ne lui rapporte qu’entre 0,003$ et 0,007$. De plus le système actuel et la multitude des formes d’exploitation de la musique (stream, téléchargements, bande sonore dans les films ou la publicité, …) ne permettent pas aux différents acteurs de l’économie musicales (toujours les labels, maisons de disques, industries du web mais sans oublier les sociétés de collectes SACEM, ADAMI, SPEDIDAM, SPP) d’anticiper clairement les revenus. Le webmagazine Les Echos rapporte le témoignage de l’artiste technophile Imogen Heap:

“On a repris ma chanson « Just for now » il y a quelques années et cela avait eu pas mal de succès, je viens de recevoir 20.000 livres comme ça, sans comprendre pourquoi”.

Selon un rapport de l’Université de Berkeley, il faut en moyenne 6 ans avant que l’artiste ne soit payé. Certains artistes répondent en rejetant les intermédiaires, soit en leur retirant leurs droits d’exploitation, comme Taylor Swift avec Spotify, soit en développant leurs propres outils de partage comme Jay Zy qui a ouvert Tidal, sa plateforme de streaming.

 

3ème révolution: La solution miracle

Le bonheur des consommateurs a été rendu possible par Internet, il maintenant temps à la blockchain de permettre aux intervenants de la chaîne musicale de faire valoir leurs droits.

Le principe de la blockchain

Le conférencier Patrick Murk nous explique qu’il s’agit d’une technologie démontrant un énorme potentiel dans le partage de registre en terme de transparence et d’accessibilité.

“Vos droits pourraient être enregistrés dans un registre mondial. A long terme, cela pourrait rendre le paiement des droits d’auteur plus transparent”.

Ascribe, Veriart ou encore Mediachain pour les images, basent leur modèle économique sur le caractère inviolable de la blockchain pour certifier l’identification du propriétaire des droits d’auteurs d’une œuvre ainsi que tout son parcours étape par étape (écoute, stream, téléchargement, mix, remix, …). De cette manière, l’intermédiaire est supprimé et ses coûts de gestion par la même occasion, principal facteur du sous-paiement des artistes. La chanteuse Imogen Heap veut résoudre ce problème de récolte et de répartition des droits avec son projet Mycélia en le basant sur la technologie blockchain. Elle explique que l’utilisation de “smart-contract” permettrait de clarifier l’exploitation des œuvres et d’éviter les négociations au cas par cas.

La solution-clé: le smart-contrat

L’artiste qui partagerait une musique sur le réseau blockchain pourrait lui attacher un contrat numérique détaillant les conditions d’utilisation sans faire de concession à un intermédiaire, comme les maisons de disques.

« L’exploitation des données concernant les droits serait beaucoup plus rapide, alors qu’aujourd’hui la plupart des deals sont trop complexes, doivent être négociés individuellement avec l’éditeur, explique la chanteuse. En outre, je n’ai aucun droit et, si un ami veut utiliser mon morceau quelque part, je dois demander l’autorisation. »

Ce nouveau modèle économique est également synonyme de traçage des en temps réel des commissions perçues, partage automatisé des royalties aux différents ayant droits tout en restant basé sur la performance de consommation d’une œuvre. La technologie blockchain serait particulièrement efficiente dans le secteur de la musique du fait de la consommation massive et répétées des œuvres.

 

La grande inconnue

La blockchain connaît encore des lacunes

Cependant la blockchain présente tout de même quelques faiblesses, comme la lenteur due au temps nécessaire pour la vérification des informations par le réseaux. Par exemple Bitcoin, un des premiers exploitant de la technologie blockchain, n’effectue que trois à sept transactions par seconde. Si on le compare aux systèmes centralisés actuels, le réseau bancaire VISA peut traiter environ deux milles transactions par seconde. Patrick Murk se méfie également de l’utilisation de la blockchain dans sa fonction de registre d’actifs, car n’importe qui pourrait revendiquer une propriété et mentir. Il serait alors nécessaire de faire appel à un intermédiaire pour s’assurer de la véracité des informations injectées sur le réseau. En d’autres termes, il s’agit d’un problème qui mérite réflexion. Malgré son fort potentiel, il ne propose pas encore de meilleure solution que celle du système traditionnel de gouvernance centrale.

La blockchain supplantera-t-elle un jour les plateformes de streaming comme elles-mêmes ont écrasé la vente de CD auparavant ? L’avenir le dira mais on observe déjà une évolution dans les mentalités. Malgré une volonté des autorités de ne pas poser de cadre pour “ne pas étouffer l’innovation”, une proposition d’amendement pour considérer les transactions effectuées sur la blockchain comme des “actes authentiques au sens du deuxième alinéa de l’article 1317 du code civil” dans le cadre de la loi sur la transparence place déjà la blockchain comme une technologie d’avenir.

 

Sources

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