veille sur la transition numérique et l'économie collaborative

rédigé par Jeanne Albinet

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Catégorie(s) Les temps changent

Clé anglaise, IA et salle de bal.

Bot et rédacteur, un Cluedo 2.0.

 

850 articles écrits en 1 an par un ordinateur pour le Washington Post, un roman co-écrit par un programme sélectionné dans le cadre d’un concours littéraire japonais, au titre narquois “Le jour où un ordinateur écrira un roman”, et, Sophia, le droïde de Hanson Robotics qui veut fonder sa propre famille et “détruire l’humanité”. On ne voit pas encore le feu mais on sent bien la fumée, les journalistes ont chaud et pointent du doigt l’intelligence artificielle pendant que les robots-journalistes sèment le trouble dans les rédactions. Grâce à leurs réseaux de neurones artificiels, désormais ils écrivent. Initialement venus aider l’humain, seraient-ils en train de les remplacer, les surpasser, jusqu’à les supprimer ? Mais c’est un meurtre sans cadavre pour un assassin impalpable, c’est un Cluedo 2.0 dans lequel le Colonel Moutarde s’appelle Heliograf, où Madame Pervenche devient Quill. Les journalistes prennent ici le mauvais rôle de la victime, le Docteur Lenoir. Était-ce dans la salle de billard ou dans la bibliothèque ? Dans une newsroom ou dans un laboratoire ? Muni du chandelier ou de data? La partie est lancée.

Les nouvelles règles du jeu

Depuis quelques années les intelligences artificielles sortent avec fracas de leurs anonymats et dévoilent leurs cartes au jeu (jusqu’alors assez privé) de l’analyse des données. Chaque jour de nouveaux robots journalistes plantent les drapeaux de leurs exploits sur le dos des journaux à travers les titres effrayés des rédacteurs, lançant la rumeur de leur propre déclin. On a d’abord parlé de simples comptes rendus financiers, résumés de rencontres sportives ou des rapports d’événements politiques. Les programmes piochant alors à toute vitesse dans d’énormes bases de données et dispatchant les infos dans des templates d’articles pré-écrit par l’humain. Rien de bien méchant, surtout que ces formats d’articles répétitifs ne sont pas les plus palpitants à rédiger. Mais, aujourd’hui les robots interviennent au coeur de la création. C’est ça qui provoque l’arrêt cardiaque de nos Hommes de lettres. L’imagination et la création littéraire ont toujours été l’apanage des humains ! La révolution industrielle qui a amorcé l’implantation des robots dans les usines avait du sens. Les humains veulent bien qu’on porte, soulève, construise ou brûle à leur place. Mais maintenant, si les programmes se mettent à penser, créer (rêver ?) pour nous, que nous reste-t-il ? A défaut d’être le crime promis par le Cluedo il s’agit plutôt d’un grand braquage organisé simultanément dans toutes les rédactions du monde. Dans cette partie, le monde des médias et les journalistes, peuvent donc reprendre leurs respirations et partir à la recherche de ce qu’on leur a dérobé. Les créateurs de ces bots se veulent pourtant rassurant et parlent d’abord de collaboration avec les robots ou “cobots” dont la vocation est d’assister les humains. L’objectif serait de leur dégager du temps, des neurones et de la créativité à investir dans la quête mystique d’un précieux graal : le contenu de qualité. Mais derrière cette aide programmée, la peur de la destruction de l’emploi demeure et au delà de perdre leurs fonctions, c’est perdre leur singularité d’auteur qui les inquiète.

Comment l’humain écrit-il par rapport à la machine ?

Des systèmes contre la page blanche

« Chacun n’est capable de composer avec succès que dans le genre où il est poussé par la Muse. » ce sont les mots de Platon dans son dialogue Ion, lorsqu’il se questionne sur la notion d’inspiration. État mystique, usage de la raison autonome ou intuition ? Rigueur et organisation, plans de travail et outils, les auteurs se sont organisés et ont conceptualisé leurs techniques d’écriture. C’est le cas de Joseph Campbell qui considère, dans son livre Le Héro aux mille et un visages, 1949, que tous les mythes ont la même structure narrative composée de cinq grandes étapes : l’appel à l’aventure, le cheminement d’épreuves, la réalisation du but, le retour vers le monde ordinaire et l’utilisation du gain. L’auteur américain, Christopher Vogler s’est d’ailleurs basé sur ces travaux pour son Guide du scénariste, considéré comme la bible par les professionnels du film concernant l’écriture d’un scénario. Lorsqu’on étudie un roman, on identifie également cinq étapes qui constituent la structure du récit : état initial, événement perturbateur, péripéties, éléments de résolution et état final. Il y aurait donc une recette à l’écriture de fiction. En technique journalistique on trouve aussi des méthodes, à commencer par la structure de l’article : un titre (et sous-titre), un chapô, une introduction, le corps du texte et la conclusion ou chute. Ces techniques posent les fondations de l’objet écrit, on choisit alors un genre, un angle… Il y a donc toujours, une technique appliquée à un contexte. On parle alors de système, et c’est là que l’humain rencontre la machine.

Illustration par Mostefa. 2016

L’école des robots

L’intelligence artificielle est un ensemble de programmes informatiques intelligents qui apprennent et s’améliorent en autonomie. L’intelligence artificielle c’est l’arrivée des bots sur les bancs de l’école avec des méthodes d’apprentissage particulières, comme le machine learning. C’est une approche statistique qui donne aux ordinateurs les moyens d’apprendre via l’analyse data. Notre monde informatisé et hyper connecté, emmagasine des données en masse et à flux tendu, qui viennent grossir les bibliothèques de savoir nécessaires aux ordinateurs. Pour le préparer à une tâche particulière, on va montrer au robot des séries de données en lui indiquant à quoi elles correspondent, comment les utiliser et selon quels critères et variables, ainsi il va pouvoir prendre des décisions suivant ce pourquoi il a été programmé, on parle alors de deep learning. C’est la plus populaire des méthodes de machine learning car elle se base sur l’analyse de données étiquetées. Or de nombreux gros groupes en ont fait leurs forces, ce sont les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft…). Les données des utilisateurs sont collectées, étiquetées, vendues. Cette économie permet de fournir d’immenses bases de données aux intelligences artificielles qui les mémorisent. Pour répondre à une question elles testent des solutions et avancent en tirant les conclusions de leurs propositions selon leurs résultats positifs ou négatifs.

Pourquoi les journalistes s’inquiètent ?

Alliés ou ennemis ?

Dans le cadre du journalisme, les robots ont d’abord été introduits comme des outils pour aider les rédactions à tirer profit de l’analyse des datas disponibles. C’est ce qu’assure Kris Hammond, scientifique et créateur de Narrative Science : “Notre but est juste de fournir aux journalistes des outils qui les débarrasseront des tâches les plus répétitives et les moins intéressantes. Ils dégageront ainsi du temps pour accomplir leurs missions nobles : reportages de terrain, investigations, analyses… ». Le Newslab Google se fait médiateur de cette absorption technologique. Son directeur, David Dieudonné donnait plusieurs applications vertueuses de ces programmes lors d’une conférence aux Echos cet automne. Identifier des phénomènes nouveaux. En analysant les données l’ordinateur peut repérer des anomalies ou des liens inédits entre des thèmes et ainsi alerter les journalistes sur de nouveaux phénomènes donc, de nouveaux sujets. Réduire le temps passé sur des tâches à faible valeur ajoutée. Pour une retranscription d’interview, par exemple, l’ordinateur identifie les différents interlocuteurs et fournit le compte rendu écrit de cet échange. Traduire des textes. Le programme détermine la langue utilisée et génère une traduction écrite et orale. Revaloriser des contenus plus anciens. En lien avec l’actualité, le programme fait ressortir des archives pertinentes, qui viennent enrichir l’offre de contenu sans coût supplémentaire de production. Ils peuvent aussi déterminer les goûts du public, c’est d’ailleurs une des techniques utilisées par Netflix, qui analyse les comportements d’achat de ses abonnés, et sait exactement quelle histoire plaît et à quel groupe d’individus. Des profils types sont alors créés et les productions maison s’inspirent des scripts générés pour des succès garantis. Ils agissent directement sur la création, ils ne sont plus simplement là pour aider, ils orientent le contenu. En 2017 le scénaristes anglais, OI Parker, confiait aux Echos son mécontentement « C’est mon pire cauchemar, c’est l’ennemi de la créativité, ça ne sert qu’à répliquer ce qui a déjà marché et ne peut conduire qu’à un affadissement ou une homogénéisation des films ». Certaines tâches gérées par les humains sont effectivement complètement prises en charge par les programmes. Ces tâches, souvent plus simples, systématiques voire ingrates, sont le montant du fameux butin dérobé aux rédacteurs !

Une longue liste de suspects
  • Heliograff : initialement développé par le Washington Post pour aider ses journalistes à couvrir les Jeux olympiques d’été à Rio en 2016, ce robot-journaliste travaille désormais sur de nombreux sujets, sport, finance et politique.
  • Dreamwriter : Petit robot ultra efficace du groupe chinois Tencent, géant des réseaux sociaux et du jeux vidéo en Chine, capable de rédiger un rapport de gestion de 900 mots en 1min.
  • Stats monkey : Développé par Narrative Sciences, il retranscrit les résultats sportifs liés au baseball, les intègre dans des articles qu’il rédige avec précision en s’inspirant de la culture du journalisme sportif imitant même les expressions des commentateurs sportifs. Impossible de deviner qu’il s’agit du texte d’un robot.
  • Quill : c’est le forçat des chiffres, le robot de l’ombre utilisé par le magazine Forbes, seul en charge de la rubrique dédié aux petits papiers du monde financier et développé par Narrative Science.
  • Flint : développé par Trendsboard, repère en autonomie dans les médias les meilleurs articles aux contenus les plus pertinents.
  • Quakebot : la vigie qui twitte, programmé pour prédire les tremblements de terre en analysant un large éventail de données (scientifique, mathématiques, géologique, météorologique).
  • Watson : développé par IBM, ce bot répond à des questions posées en langage naturel. Il a remporté le jeu télévisé américain Jeopardy !
  • Erica : droïde japonais créé par Hiroshi Ishiguro, elle devrait présenter bientôt le JT d’une chaîne nippone.
Intelligence artificielle et écriture journalistique et fictive.
Source. alexabrunet.com

Quels sont les vrais enjeux d’une IA créative ?

Fin de la partie

Ces réussites ne sont pas généralisées, et si on prend chacune de ces intelligences artificielles séparément on voit bien que leurs exploits sont limités. Si la donnée analysée n’est pas correcte, alors le résultat fourni ne sera pas fiable. Mais comment contrôler chaque donnée dans la surabondance algorithmique actuelle? C’est le problème rencontré par Ken Schwencke, lorsque son programme Quakebot s’est trompé en juin 2017, twittant une alerte sur l’arrivée imminente d’un séisme datant en fait de 1925, et provoquant une panique sur les réseaux sociaux. L’erreur venait du centre de gestion des données sur lequel se base le robot, son créateur déclarait alors « C’est la raison pour laquelle il doit y avoir une intervention humaine ». Ce n’est pas un meurtre, et même pas vraiment un vol, ce sont simplement les rôles de chacun qui doivent se réorganiser face aux bouleversements d’une société en pleine transition numérique, comme de nombreuses sociétés avant la nôtre, ont été contraintes de le faire. La partie s’achève, sans crime, sans coupable, sans victime.

Cadavre exquis

D’autre part, il y a une vraie faiblesse concernant le contenu, si Stats Monkey arrive à nous faire croire qu’il est humain, c’est uniquement en ce qui concerne le baseball, sortie de sa zone de confort il risque de se confronter à son tour à la page blanche… On a vu des robots-écrivains produire un nouveau chapitre de Harry Potter ou une suite à Game of Thrones, mais à la lecture on s’aperçoit que leur texte est un désastre. La forme est là mais le fond est complètement dénué de sens. Et encore, des humains en ont lissé la plupart des tournures. C’est ce type de collaboration, dans laquelle l’humain vient relire le travail du robot, que valorise les développeurs d’IA. Des créations à deux têtes optimisant le fond et la forme selon les aptitudes de chacun. On range le Cluedo pour se lancer dans une partie de cadavre exquis. Pour le lancement de leur nouvelle berline en septembre 2018, Lexus a présenté un film publicitaire écrit par une intelligence artificielle, donc un robot-scénariste. Montrée à Manoëlle Van Der Vaeren, fondatrice de l’agence Animals, dans le cadre du festival Média en Seine, le pitch n’a pas convaincu, « C’est une fausse émotion, on a le sentiment d’un patchwork de publicité. C’est la preuve que la machine ne peut pas remplacer l’homme elle ne sait pas créer la vraie émotion, elle ne sait pas créer de rupture, ni d’étonnement, elle ne sait pas être là où on ne l’attend pas, pourtant c’est ça qui provoque l’émotion. ». Dans son roman Ada, Antoine Bello décrit un robot-écrivain programmé pour rédiger des romans à l’eau de rose, qui se rebelle quand il comprend la distinction entre production littéraire et création littéraire. Si les robots savent suivre des instructions il leur manque toujours la subtilité du sens, ils sont capables (et le seront de plus en plus) d‘apprendre tout ce qui est quantifiable, et de créer mais toujours par mimétisme ou en laissant faire le hasards. Mais conceptualiser quelque chose de singulier, formuler une opinion novatrice n’est pas encore à leur portée. Le robot Sophia qui déclarait vouloir « détruire les humains » est en réalité bien inoffensif, cette phrase vient d’une mauvaise compréhension de la question qui lui est posée, dont la formulation un peu complexe est énoncée sur un ton humoristique que le droïde n’a pas réussi à saisir.

Tous épris de Frankenstein

« Sous l’influence des exploits (…) bien connus de Frankenstein (…), une seule trame semblait désormais possible à l’exclusion de toute autre : des robots étaient créés et détruisaient leur créateur. ». Déjà en 1950 Asimov critiquait, dans son œuvre Les Robots, cette psychose irrésistible qui pousse l’humain à voir dans ses créations intelligentes un fils indigne et monstrueux animé du seul désir de tuer ses parents. Ne faisons pas non plus semblant de penser que l’IA est tombée du ciel, mais rappelons-nous que derrière toute œuvre se trouve un artiste. Derrière ces robots ce sont des humains qui programment des tâches, testent des théories et inventent de nouvelles fonctionnalités. Le monde fournit des données, recensées par de gros groupes qui en font commerce et dont les IA se nourrissent. Bien utilisée, la technologie est infiniment vertueuse, les applications de l’intelligence artificielle en médecine sont parmi les plus probantes. Mais, animée par des intentions douteuses, elle se révèle être une arme puissante, l’analyse des données de Facebook a d’ailleurs joué un rôle décisif dans l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis. Les robots ne menacent pas les auteurs, ils sont même un sujet palpitant de plus pour les journalistes et la fiction, mais les métiers changent et l’ADN des tâches mute. Chacun doit faire preuve d’adaptabilité, tout en gardant la production d’un contenu de qualité comme priorité. Ce faisant, il faudra rester attentif pour comprendre ce que cachent ces robots, leurs recherches et leurs applications. Les autorités vont devoir cadrer le champ des possibles qu’offre la technologie, c’est d’ailleurs dans cette optique qu’a été commandé le Rapport Villani, qui entend « donner un sens à l’intelligence artificielle ».

 

Sources

Usbek & Rica – Robot-écrivain

https://usbeketrica.com/article/l-intelligence-artificielle-va-bouleverser-notre-facon-d-ecrire

Quill et Stats Monkey – L’utilisation des robots au coeur des rédactions – Le Nouvel Obs

https://www.nouvelobs.com/economie/20140814.OBS6373/et-maintenant-des-robots-journalistes.html

Erica robot présentatrice de JT – Japon – The Guardian

https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=57Maw9Sn89w

IA, différentes applications : politique  – Le Monde

https://www.lemonde.fr/idees/article/2017/10/25/l-intelligence-artificielle-s-apprete-a-bouleverser-la-politique-internationale_5205453_3232.html

Lexus – création publicitaire par une IA

https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=AnY7svZKzVA

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